Au fond, touche pas aux poissons !

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Arrêtons la pêche industrielle en eaux profondes, clament l’infatigable Claire Nouvian et son association, Bloom. Voici pourquoi et comment agir en tant que consommateur. En prime, un bonus abyssal !

Un gros chalutier lance un large filet lesté, qui tombe et ratisse le fond marin. Le piège rafle tout sur son passage : éponges, roches, organismes marins vulnérables, poissons vendus dans le commerce ou cousins boudés des assiettes, qui, une fois ramenés à la surface et triés, seront reversés, souvent morts, dans l’océan.

Cette image choc est l’une des armes de Bloom, une association de protection des océans profonds qui vient d’organiser une table-ronde sur le sujet à Paris, pour faire avancer son combat : l’interdiction du chalutage de fond. Une méthode de pêche brutale : pour quelques types de poissons consommés (la lingue franche et bleue, le grenadier et le sabre noir, sans parler du sébaste, de l’empereur ou encore du Hoki), le filet peut prélever jusqu’à une centaine d’espèces.

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Le Régalec
Regalecus glesne, le plus grand poisson osseux du monde, qui peut atteindre 11 mètres de long, vit entre 20 et 1000 mètres sous la surface.
© Saint Thomas Productions

Un non-sens écologique
Pratiquée jusqu’à 2000 mètres sous la surface, cette technique « dévaste des écosystèmes constitués de coraux millénaires et de créatures souvent centenaires, sortes d’éléphants des océans », plaide Bloom.

Un non-sens écologique, dénoncé par de nombreux scientifiques éminents, doublé d’une aberration économique : cette pêche industrielle perçoit de l’argent public (fonds européens à la construction de navire, notamment) alors même qu’elle nuit aux artisans moins gourmands, adeptes de pratiques durables, et qui peinent à s’en sortir.

A priori, tous les arguments sont réunis pour convaincre les parlementaires français et européens d’interdire cette méthode de pêche (ou de l’autoriser après études d’impact indépendantes). Mais c’est l’inverse qui se passe. La France et l’Espagne freinent des quatre fers, tandis que les principaux armateurs (au premier rang desquels on trouve en France le groupe Intermarché) peaufinent leur lobbying.

Des ONG sur les dents
Si Bloom veut relancer maintenant la mobilisation, c’est que plusieurs échéances approchent qui décideront de l’interdiction ou non de ces pratiques. L’association est loin d’être seule. En France, le WWF espérait remettre le sujet sur le tapis lors de la conférence environnementale, qui s’est ouverte le 20 septembre. D’autres ONG, comme la Coalition pour la conservation des profondeurs océaniques ou Greenpeace, qui dénonçait en détails ces pratiques en 2011, espèrent aussi renverser la tendance à Bruxelles. Avec, en ligne de mire, la réforme de la politique commune de la pêche, prévue en 2014.

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Claire Nouvian et Allain Bougrain-Dubourg
Claire Nouvian, présidente de Bloom, et Allain Bougrain-Dubourg, de la Ligue de protection des oiseaux, à Paris, en septembre 2013.
© E.Vernazobres-BLOOM

INTERVIEW
En attendant, le consommateur, lui, il fait quoi ? Voici les réponses de Claire Nouvian, égérie de la cause des abysses, dont elle a tiré un livre et une exposition à succès, et fondatrice de Bloom. A compléter avec le guide du consommateur et le jeu d’enquêtes de Greenpeace.

Le consommateur peut-il prendre part à cette mobilisation ?
Les grandes et moyennes surfaces écoulent les trois quarts du poisson vendu en France. Bloom a donc récemment publié une évaluation de la politique d’achat de poissons des six principaux groupes de distribution alimentaire en France (Auchan, Carrefour, Casino, E. Leclerc, Intermarché et Système U).

Il en ressort que Casino et Carrefour sont plus avancés dans leurs pratiques d’achats durables, même s’il leur reste des progrès à faire. Ces deux enseignes, engagées dans une sorte de course à l’excellence, ont arrêté de vendre la plupart des espèces de poissons issues des eaux profondes. C’est tout l’inverse pour E. Leclerc ou Intermarché, qui est l’un des trois grands armateurs français pratiquant le chalutage de fond. Auchan est également mal classé.

Les consommateurs doivent donner la préférence aux enseignes qui s’engagent. C’ est un premier pas. Le second, en tant que citoyens, est de signer notre pétition, qui a déjà recueilli plus de 16 000 signatures.

N’existe-t-il aucun label qui permette d’éclairer l’amateur de poissons, de l’aider à repérer les produits non issus de cette méthode de pêche ou des restaurateurs qui s’engagent ?
Pas que je sache. Normalement, le label MSC (Marine Stewardship Council) permet de distinguer des produits de pêche durable. Mais il est critiqué. Il accepte de labelliser par exemple la légine australe, qui est souvent issue des eaux profondes. Intermarché a créé son propre label de « pêche responsable ». Le problème ? Son cahier des charges n’est pas public.

On a aussi de mauvaises surprises. J’ai découvert que la crèche parisienne de ma fille servait du Hoki, qui est labellisé MSC bien qu’issu des profondeurs et capturé par chalutage de fond. ..

Votre association se définit comme un lanceur d’alertes. Quelles sont les prochaines échéances politiques ?
Ce type de pêche, qui détruit le patrimoine naturel de l’humanité, une biodiversité très ancienne, peu connue et précieuse, devrait être discuté lors de la conférence environnementale qui démarre la semaine prochaine en France.

Mais c’est à Bruxelles que tout se joue. La Commissaire à la pêche Maria Damanaki a proposé l’interdiction du chalutage profond, qui est déjà proscrit ou encadré en divers lieux. Le 3 octobre, la commission pêche se réunira pour statuer sur l’interdiction ou non. En décembre, ce vote passera en séance plénière du Parlement.

Or rien n’est gagné. Il faut savoir que la moitié des 25 membres de la « commission pêche » sont des élus du littoral, obnubilés par le développement économique. Deux députés européens français, Alain Cadec, dans les Côtes-d’Armor, et Isabelle Thomas, de Saint-Malo, sont les relais des intérêts industriels concernés à Bruxelles. Notre ministre de la pêche est également un élu côtier qui s’est prononcé contre l’interdiction. Cela n’aide pas. Et il nous reste moins de trois mois pour convaincre.

P.-S.

LE BONUS ABYSSAL

Pour sensibiliser à la cause des grands fonds, Bloom a dévoilé quelques images inédites du Régalec, immense poisson-serpent filmé en ultra-haute définition pour la première fois par Saint Thomas Productions. "Ces rencontres très rares montrent combien la biodiversité marine se dérobe au regard et à la connaissance des hommes, pointe Bloom. Les océans profonds recèlent le plus grand réservoir d’espèces sur terre. Cette biodiversité est aujourd’hui menacée par les chalutiers profonds". Pour voir ce film émouvant, il faudra être patient : diffusion prévue sur Arte en ... 2015 !

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