Dans l’esprit, la directive européenne THMPD, qui doit être appliquée au plus tard le 30 avril 2011 dans les Etats membres, est une avancée : elle vise à harmoniser dans l’Union l’emploi de plantes médicinales, afin d’éviter un certain charlatanisme. En pratique, elle risque toutefois de pénaliser certains pros de la médecine par les plantes. Jean-Pierre Raveneau, le pharmacien qui tient l’Herboristerie de la place Clichy, une belle boutique réputée dans toute la capitale et au-delà, craint pour son activité. Il nous explique pourquoi.

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Que change pour vous cette directive ?
Ça change tout, on va sans doute devoir arrêter. Désormais, il faut faire enregistrer les préparations à base de plantes que l’on vend selon un processus qui exige d’évaluer le rapport entre les « bénéfices escomptés » et les « risques potentiels ». Appliquer des principes propres à la chimie à l’herboristerie, qui est au carrefour de l’empirisme et de la science, ça n’a pas de sens. En plus, l’enregistrement de chaque formule peut coûter 70 000 € ! Pour un industriel, c’est envisageable. Mais pour les herboristeries, où l’on réalise de nombreuses préparations magistrales, c’est impossible. On est hors-catégorie mais notre spécificité n’est pas prise en considération : le texte ne parle même pas des herboristes !
Quel est votre interlocuteur sur ce sujet ?
En France, c’est l’Afssaps qui est chargée de mettre en place le cadre européen, vous savez, l’agence qui a renouvelé pendant des années l’autorisation du Mediator... Quand on songe que les plantes médicinales n’ont jamais tué personne, alors que l’allopathie [la médecine usuelle, NDLR] tue chaque année quelque 15 000 personnes pour cause de mauvaise utilisation, c’est aberrant ! Pilules contraceptives, traitement de la ménopause, Vioxx... beaucoup de choses sont occultées ! Au niveau de la toxicité, il n’est pas possible de comparer allopathie et médecine naturelle. Pourtant, des fonctionnaires européens vont décider comme ça que telle ou telle plante est trop toxique pour être prescrite...
C’est ainsi qu’on ne pourra plus utiliser des plantes comme la ficaire ou le berberis, d’après les dernières informations. Les experts européens ont même mis trois ans à admettre que le fenouil est un antispasmodique ! A cette allure, on ne va pas aller loin... Bien sûr, certaines plantes demeurent utilisables, mais il en faut avec des effets thérapeutiques. S’il ne reste que des plantes banales et qu’on ne peut plus faire de préparations, les herboristeries ne servent plus à rien. On va finir par faire des produits anodins avec des plantes dont on sait qu’elles ne sont pas efficaces, comme ce qu’on trouve aujourd’hui sur les marchés ou en gélules dans les pharmacies...
Connaissez-vous d’autres entreprises menacées ?
Les autres herboristeries – il en reste trois ou quatre à Paris et une quinzaine en France- risquent aussi la fermeture. A cause de l’Afssaps, le grossiste de plantes médicinales Cailleau est également menacé : son activité vient d’être interdite [voir ici en PDF, NDLR], cela doit se régler au tribunal administratif. En revanche, l’homéopathie est épargnée par la directive européenne ; cela s’explique peut-être par le fait qu’on ne veut pas aller à l’encontre de Boiron, leader mondial du secteur, tandis que nous n’avons pas de champion de poids en phytothérapie...
Quel recours avez-vous ?
On espère encore que les textes ne seront pas appliqués en l’état au 30 avril, car le cadre n’est pas clair pour beaucoup d’acteurs. Il faudrait autoriser les herboristes à faire des mélanges sans avoir à tout enregistrer. Et on ne parle pas non plus des huiles essentielles dans le texte, pourtant c’est aussi de la phytothérapie. L’huile essentielle, ça peut être dangereux, alors on fait quoi ? Le Syndicat des simples, qui regroupe les producteurs de plantes médicinales, monte au créneau, mais pas sûr que ça puisse faire bouger les choses...
Et si cette directive aboutissait à la reconnaissance de votre métier ?
Depuis 1940, il n’existe plus de diplôme d’herboriste en France. Il n’y a donc plus de législation pour notre secteur, et il faut être pharmacien pour vendre des plantes médicinales. Pour les plantes exotiques ou potentiellement toxiques, il faut en outre la prescription d’un médecin. En 1989, la loi Evin a déremboursé les préparations médicinales (mais pas l’homéopathie dont l’efficacité est pourtant loin d’être prouvée). Il y a un an et demi, on a été contrôlé par la DGCCRF, le ministère de la santé et l’Afssa. Un coup dur, mais finalement il n’y a pas eu de suite. La médecine naturelle devrait être plus répandue en première intention et l’allopathie n’intervenir qu’en recours. Mais la tournure des événements me laisse penser que ce n’est pas ce que souhaitent les autorités, je doute donc que la nouvelle directive européenne aille dans ce sens.
Vous allez vraiment fermer ?
Je continuerai de vendre la ficaire et de faire des préparations, d’une manière ou d’une autre. J’en ai le droit ; en France, un pharmacien a le droit de vendre les plantes médicinales. Mais si on nous l’interdit, oui, on devra fermer ! Ce ne serait pas seulement la mort de l’herboristerie, mais la mort d’une médecine...
Herboristerie de la place de Clichy
87, rue d’Amsterdam
75 008 Paris
Métro : Place de Clichy
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